Les montagnes hallucinées
Le jour où le ciel s'est fendu en deux
Cette fameuse journée du 13 août s’était déroulée sous un ciel d’azur, sans grande nouveauté. Rien de nouveau sous le soleil. Juste la mer, les phoques en bananes, des sternes à la pêche. La vie suivait son cours, inlassablement. Un délice pour les yeux. Encore plus, car alors, nous réalisions que quatre mois et demi s’étaient déjà écoulés. Si vite. Trop vite. Est-ce que nous avions assez profité ? Est-ce que nous nous souviendrons de toutes les teintes de bleus, de toutes les vagues, de chaque rencontre ? Chaque jour restant, nous dégustions le temps avec précaution, essayant de graver à jamais les sensations, l’ambiance sonore, les odeurs de l’estran.
Le soleil avait tapé fort toute la journée, la mer était calme, la mer calme scintillait en fin d’après-midi. Honnêtement, nous ne l’avions pas vu venir. Rien ne présageait que le monde allait basculer. De mon côté, une journée en plein cagnard, à guetter sans relâche bateaux et oiseaux, m’avait donné un mal de crâne qui montait en intensité. En début de soirée, me connaissant, je pris un cachet et montai me reposer dans notre petite chambre à l’étage du phare. Allongé sur le lit, les yeux fermés, la fenêtre ouverte, j’entendais Manon s’affairer à la cuisine. Alors que je tentais de calmer la douleur, je sentis la brise du soir s’intensifier, sans trop y prêter d’attention. La fraîcheur sur le visage me soulageant.
D’en bas Manon me lança :
— Lucas, le ciel s’est sacrément assombri. Ça va péter ce soir !
Les tempes battantes, je ne répondis pas. Peu m’importait : j’allais passer une mauvaise soirée. Une trentaine de minutes plus tard, Manon monta et insista :
— Là, il faut vraiment que tu viennes voir. Je ne sais pas ce qu’il se passe, mais c’est…fou.
Je connaissais ce timbre de voix. Quelque chose de grandiose était en train de se passer.
Émergeant aussi rapidement que mon état le permettait, je risquai une tête par la fenêtre et pris en pleine face une rafale glaciale. Dehors, les huîtriers, les goélands et les sternes criaient de manière inhabituelle, comme lorsque la colonie s’alarme d’un danger. Mes yeux, aveuglés par la lumière extérieure, mirent un moment à faire le point. Et là, je le vis. Une masse sombre immense se déployait en direction de l’île. C’était un nuage, grand, large, qui semblait se dérouler telle une vague gigantesque dans le ciel. L’échelle de la scène était démentielle. Je n’avais jamais rien vu de tel.
Malgré la migraine, je ne réfléchis pas. Je dévalai déjà les escaliers derrière Manon qui criait :
— Lucas, prends le 70-200 ! J’ai le 100-400, faut pas qu’on se loupe !
Dehors, chaque minute le rapprochait de nous. Le monde s’assombrissait à vue d’œil à mesure que la vague céleste déferlait. Les sternes tournaient, criaient, paniquaient. Les goélands, d’ordinaire maîtres des lieux, semblaient tendus, se battant et profitant du chaos pour voler quelques poissons aux sternes.
Mes tempes rugissaient. Je sentais mon pouls cogner dans mon crâne. Difficile de profiter du spectacle, mais j’essayai de tenir. L’appareil en main, je déclenchais en rafale, cadrant large pour saisir l’ampleur de la scène. Tout à 70 mm, plein cadre. Je réalisai que j’étais en train de vivre une scène d’une beauté incroyable. Alors je photographiais tout, avec l’idée de revoir plus tard ce que ma douleur m’empêchait de savourer pleinement.
Peu à peu, la vague atteignit l’île. Et soudain, en une minute ou deux, dans une rapidité déconcertante, le nuage se déchira de tout son long. Dans une précision étrange, presque chirurgicale, une chaîne montagneuse, un Himalaya céleste, sortit des nuages.
Je restai bouche bée.
Je me retournai : Manon, choquée, me souriait.
— Incroyable…
— Bordel, ouais…
Les montagnes hallucinées de Lovecraft étaient là, transcendant notre monde. Et si Laputa existait vraiment ? Nous ne parlions plus, nous hurlions :
— C’est fou putain ! T’as vu ça ?!
Je me ressaisis : il fallait photographier. C’était trop beau. Intérieurement, je me remerciais d’avoir choisi de partir sur cette île. On ne s’y attendait pas. C’était trop beau.
Dans un continuum, les montagnes se mouvaient et lentement se métamorphosaient. Une chaîne, puis là-bas, un pic acéré. Plus loin, une falaise. Mais, c’était le Mont-Blanc ?! Des formes surgissaient, d’autres se dissolvaient, plus floues, irréelles. Et, au milieu de ce décor dantesque, les oiseaux tourbillonnaient, dansaient, criaient.
Le tableau était en train de se graver à jamais sur nos rétines.
Déjà, les montagnes furent au-dessus de nous, et peu à peu elles se reformaient en une masse informe. La vague, reconstituée, déferla rapidement sur l’île. Et soudain, la première goutte. Déclenchant le signal, des milliers d’autres s’abattirent d’un seul coup. La pluie martela chaque centimètre de roche, de pelouse, de béton. Nous fûmes contraints de battre en retraite, serrés l’un contre l’autre sous l’encadrement de la porte du phare. La grande vague fuyait, déjà loin à l’est. Le ciel, lui, était redevenu acier et l’île plongeait lentement dans la nuit. Un éclair déchira l’horizon, suivi aussitôt d’un tonnerre assourdissant. Les flashs s’enchaînaient dans la pluie battante.
Ma tête, brûlante, me terrassait, m’empêchant de réfléchir. Nauséeux, je montai me coucher. Manon m’apporta un linge froid. Et, dans la douleur, je finis par sombrer dans un sommeil profond. Soulagement.
Dix heures plus tard, le soleil traversait la chambre par la petite lucarne. J’ouvris les yeux. Manon était en bas, j’entendais l’eau sur la gazinière frémir. Je me levai, prudemment, et trottinai jusqu’à mon appareil. Presque stressé que ce ne fût pas réel, je tournai la molette, fébrile. Ouf. Elles étaient bien là. Sur l’écran rétroéclairé : les montagnes hallucinées. Les sommets des dieux.
Aujourd’hui encore, peu importe ce que pensent les gens. Lorsqu’on nous demande quelles sont nos images favorites, celles qui restent après toutes ces années à arpenter le sauvage, cette série occupe vaillamment le podium. À ce jour, pourtant, seule une d’entre elles a été couchée sur papier : tirée sur un papier d’art et encadrée en 60 x 90 cm, dans une caisse américaine de bois noir. L’une de nos œuvres dont je suis le plus fier. Elle trône dans la chambre de mon père.
